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Service social du travail et service social du personnel : Intérêt renforcé et complémentarité

Contexte : une relation travail-travailleurs qui s’est complexifiée

Les évolutions sociétales et les mutations du travail bouleversent profondément les repères établis. Ces changements délitent les frontières entre la vie privée et le travail. Ils développent une certaine distanciation entre ces deux sphères, les rendant parfois difficilement conciliables et compatibles. Ils complexifient ainsi la relation entre le travail et les travailleurs.

Le monde du travail est confronté à de profondes mutations :

Les pressions économiques, les évolutions réglementaires et législatives, les variations de consommation, les innovations technologiques… pressent les entreprises à davantage de réactivité, de flexibilité et à une constante réorganisation. Ce phénomène crée une instabilité quasi permanente et une défiance de la part des salariés.

Pour se garantir une certaine résilience, les travailleurs adoptent des stratégies qui déroutent les employeurs. Ainsi par exemple, dans un marché du travail instable, concurrentiel et mondialisé, ils veillent à actualiser leurs compétences pour préserver leur employabilité. Ils privilégient alors les emplois et les projets qui leur permettent de parfaire leurs connaissances et de développer leur expérience. Pour atténuer les risques de perte d’emploi, certains diversifient leurs activités et employeurs. Afin de « tester » l’entreprise ou de conserver leur liberté, d’autres refusent un contrat à durée indéterminée au profit de contrats courts. Pour (re)donner du sens à leur travail et/ou à leur vie, d’autres encore créent leur propre emploi en devenant entrepreneurs.

Dans ce nouveau paysage, certains peinent à trouver un emploi dans leur domaine d’activité, alors que les entreprises et certains métiers rencontrent de fortes difficultés de recrutements.

La place et la relation au travail ont évolué :

Le travail n’est plus uniquement vu comme un moyen de subsistance, mais comme un moyen d’épanouissement. Dans ce cadre, les contraintes spécifiques de chaque métier ou liées aux organisations du travail ne sont acceptées que si elles ont un sens dans le travail à accomplir et si elles préservent les autres sphères de vie. C’est cet équilibre qui contribue à l’épanouissement global de vie aujourd’hui recherché par les individus : santé, vie sociale, vie familiale, vie professionnelle.

Or, les évolutions sociétales ont progressivement changé l’organisation de la sphère privée ainsi que le rapport au travail. La distribution genrée des rôles sociaux se modifie peu à peu. Le travail des femmes se généralise. Leurs études, leurs formations et leur souhait d’autonomie les incitent à privilégier leur carrière professionnelle, allant parfois jusqu’à renoncer ou retarder leur maternité. Les hommes investissent davantage leur rôle de père, rencontrant de fait les mêmes préoccupations que les mères. L’enquête réalisée conjointement par l’Ope (l’Observatoire de l’équilibre des temps et de la parentalité en entreprise) et l’Unaf (Union nationale des associations familiales) révèle ainsi qu’entre 2016 et 2017, le sentiment de manque de temps reste stable chez les mères (79%), alors qu’il progresse de 64% à 70% chez les pères.

Bien sûr, un déséquilibre est ponctuellement admis. Néanmoins, les travailleurs cherchent aujourd’hui un équilibre, une conciliation et une compatibilité entre les différentes sphères de vie

La conciliation des temps de vie : un enjeu économique devenu incontournable pour les entreprises

La société et le monde du travail sont donc en profondes mutations. Face au vieillissement démographique, au manque de main d’œuvre et la mondialisation du marché du travail, attirer et fidéliser les talents devient un enjeu économique aussi important que la conquête de nouveaux marchés. Dans ce cadre, le service social du travail et le service social du personnel ont un rôle essentiel. L’un pour agir sur les conditions de travail et l’autre sur les conditions de vie des travailleurs..

Service social du travail

Dans cette expression de « service social du travail », beaucoup ne retiennent que « service social » et considèrent cet organisme comme n’assurant que l’accompagnement social des salariés au travail. Selon Catherine Omnès : « Par leur action originale sur les conditions de travail dans les ateliers, les surintendantes d’usine représentaient pour certains les pionnières de la gestion du risque professionnel. Mais l’histoire n’aura retenu de leurs multiples fonctions que l’accompagnement social auprès des ouvrières et des ouvriers. »

Cet accompagnement social des salariés n’est qu’une partie de l’activité du conseiller du travail, professionnel légalement chargé aujourd’hui d’assurer le service social du travail. De plus, il se fait avec les « organismes de prévoyance, d'assistance, de placement, des diverses institutions sociales et les services sociaux de la sécurité sociale et de la santé publique » (D. 4631-10 du code du travail) et en les « secondant » sur les questions en lien avec le travail (D. 4631-1 du code du travail).

Comme le précise Catherine Omnès, l’action du service social du travail est bien plus large que ça : « …les surintendantes seraient, par leur attention au ‘’facteur humain ’’ approche pluridisciplinaire et leur action sur les conditions de travail, les pionnières de la gestion du risque en entreprise. »

Le facteur humain au centre de la productivité

Pour mieux comprendre ce qu’est le service social du travail, intéressons-nous aux motivations à l’origine de sa création. Cet organisme voit le jour en 1917, sous l’égide d’Albert Thomas (Ministère de l’Armement) et de Leon Bourgeois (Ministère du travail), à l’initiative de Cécile Brunschvicg, Henriette Viollet, Marie Routier, Renée de Montmort et de Marie Diemer (cinq femmes engagées dans l’action sociale et le mouvement féministe).

Pour Albert Thomas l’objectif est de tout mettre en œuvre pour fournir le front en armement de qualité et en quantité suffisante. La main d’œuvre masculine partie au front, les enfants et les femmes sont mobilisés pour les remplacer à des emplois jusque-là réservés aux hommes, et donc configurés et organisés pour eux. Pour attirer et fidéliser la main d’œuvre féminine, il faut adapter ce travail aux femmes. Il faut notamment rendre cette contrainte de performance compatible avec leurs conditions sociales, familiales et de santé.

Pour les initiatrices du service social du travail, il s’agit de mettre en place une organisation de travail et de vie qui démontrent que les femmes peuvent atteindre la performance attendue tout en assurant correctement leurs obligations sociales et familiales. Certes, ces féministes s’appuient sur leur expérience dans l’action sociale pour accompagner les ouvrières dans l’organisation de leur vie privée afin de faciliter leur employabilité. Mais elles mobilisent également cette expérience et leurs compétences pluridisciplinaires pour agir sur les conditions de travail en tenant compte du facteur humain. C’est ainsi que l’école des surintendantes d’usines voit le jour en 1917. Les surintendantes d’usines, ancêtres des conseillers du travail, y sont formées et sont chargées de mettre en place les services sociaux du travail dans les usines d’armement.

Ce contexte est transposable à notre société contemporaine : les employeurs veulent des salariés performants et les travailleurs souhaitent assumer de pair performance et vie sociale et/ou familiale, sans que l’une soit au détriment de l’autre.

Rendre les contraintes et obligations, familiales, sociales et du travail plus conciliables et compatibles

On retrouve cette volonté d’assurer de pair performance au travail et rôles sociaux ou familiaux dans les témoignages de femmes militaires lors du colloque « Les femmes pendant la Grande Guerre », organisé le 18 octobre 2018 au Sénat.

Aujourd’hui la place des femmes dans l’armée française ne cesse de progresser, même si elle se heurte toujours à des incompréhensions et des réticences bien réelles, comme pour les entreprises civiles. Pour Chantal Roche, médecin en chef au Service de santé des armées, présidente de l’association « Avec les femmes de la Défense », il ne s’agit pas simplement d’aménager les postes et conditions de travail pour compenser ou permettre d’assumer les contraintes et obligations personnelles, sociales ou familiales. Cela pourrait nuire à la performance du travail lui-même, ce n’est pas ce qui est recherché !

Dans un premier temps il convient d’étudier le travail, la tâche, la mission à réaliser, en analyser les contraintes et obligations qui s’y rattachent. Certaines peuvent être supprimées ou atténuées sans porter préjudice à la performance. D’autres restent essentielles, mais peuvent être accompagnées pour atténuer, voire supprimer les effets négatifs qu’elles produisent sur la vie privée ou sur la société en général.

Ces questions ne sont plus limitées à l’emploi des femmes

Les situations que décrivent ces femmes militaires peuvent paraître exceptionnelles, mais il y a bien d’autres métiers aux contraintes similaires qui se sont également féminisés. Et les difficultés de recrutement partagées par de nombreuses entreprises ne permettent plus de faire l’impasse sur la main d’œuvre féminine, même dans des métiers jusque-là réservés aux hommes.

« La conciliation entre la vie privée et la vie professionnelle intéresse d’ailleurs autant les hommes que les femmes. Elle apparaît donc comme un axe majeur de progression. » explique Chantal Roche. Cette précision rejoint les éléments apportés dans la première partie de ce texte (la place et la relation au travail ont évolué) et tient compte des diverses configuration conjugales et familiales contemporaines : mono parentalité active (y compris des pères), homoparentalité, situations de garde alternées.

De plus, cette considération d’égalité « de traitement » vis-à-vis de la conciliation des temps de vie et de la compatibilité des rôles n’est pas récente. En 2004, c’était l’objet de mon mémoire de recherche en science social : « Comment se perpétue le rôle du père quand s’alternent les phases de présence et d’absence dans la Marine Nationale ? ». Ce travail a été réalisé pour l’obtention de mon diplôme d’assistante sociale, lors de mon stage à l’Action sociale des Armées de Brest (ici).

Dans cette compatibilité et conciliation entre performance (du travail) et vie privée, le conseiller du travail porte une attention particulière sur l’interaction entre facteur humain dans les conditions de travail et la performance : quelles sont les conditions de travail nécessaires à la performance ? Ces conditions de travail respectent-elles le facteur humain dont le travail lui-même a besoin ? Comment le travailleur peut-il assurer correctement son travail et atteindre la performance attendue (par son employeur, par l’équipe et par lui-même) ? Quelles sont les contraintes inéluctables ? Quels en sont les effets sur le facteur humain et son environnement ? Quels sont les aménagements possibles, voire nécessaires pour optimiser cette relation facteur humain/conditions de travail ?... A mon sens, le cœur de métier du conseiller du travail est là !

Dans une approche globale centrée sur le travail, il aborde de la même manière d’autres relations que celle travail et vie privée. (voir « Présentation SynerTEC »).

Le service social du personnel

Dans cette relation entre performance et facteur humain, la conciliation des temps de vie prend une place importante. L’action sur les conditions et organisations de travail est essentielle, mais l’accompagnement social des salariés l’est tout autant. Dans cette relation travail/facteur humain, on ne peut faire l’impasse ni du contexte, ni de l’environnement dans lesquels elle se trouve. Aujourd’hui les contraintes sociales ont évolué et peuvent fragiliser cette relation. L’accompagnement social des salariés s’avère alors un soutien précieux pour lequel le positionnement professionnel des assistants de service social est plus adapté.

Un contexte sociétal qui fait évoluer les besoins d’accompagnement social des travailleurs

Nous avons vu précédemment que l’accompagnement social ne concerne plus uniquement les femmes, les jeunes ou les personnes en situation de handicap. Il s’est généralisé à tous les travailleurs. Cette généralisation ne relève pas seulement des changements de configurations familiales ou du partage des rôles sociaux et familiaux. Elle provient également de l’émergence de nouvelles demandes qui ne sont plus exclusivement liés aux situations de parentalité.

Ainsi par exemple l’augmentation de la durée de vie tend à prolonger les carrières professionnelles et s’accompagne de nouveaux besoins liés à la dépendance. Certaines pathologies liées au grand âge sont plus fréquentes. On voit alors se développer les situations de grand parentalité active, de travailleurs aidants familiaux ou de générations pivots.

Toutes ces évolutions renforcent le besoin d’accompagnement social des salariés pour préserver leur employabilité et leur performance dans le travail. Tous les profils peuvent aujourd’hui être concernés !

Un accompagnement social spécifique au métier du salarié

La nécessité d’accompagnement social s’est donc aujourd’hui accentuée et étendue à tous. Cette prestation ne peut cependant pas être abordée dans le travail comme elle le serait hors travail. Elle doit tenir compte du facteur travail dans les conditions et organisation de vie. Il faut tenir compte des contraintes professionnelles spécifiques à chaque métier dans l’exercice des différents rôles sociaux des travailleurs.

Quand on choisit un métier par vocation, les exigences qu’il demande (travail de nuit et de week-end, absences prolongées du domicile, imprévus…) ne sont pas vécues comme des contraintes si elles ont un sens pour mener à bien le travail. Le jour où on ne peut plus assumer ces exigences professionnelles, on ne peut plus non plus exercer ce métier correctement. On perd en efficacité. C’est pourtant la bonne réalisation de notre travail qui nous permet de nous épanouir. L’accompagnement social apporté doit comprendre cette notion et tenir compte de la performance dans le travail.

Ainsi, à une époque, l’Action Sociale des Armées (ASA) de Brest avait signé une convention avec le conseil général du Finistère. De ce fait lors de difficultés éducatives, les assistantes de service social de l’ASA, en lien avec les services sociaux départementaux, assuraient le suivi des familles ressortissantes. Elles pouvaient ainsi tenir compte des contingences spécifiques liées au travail du ou des parents militaire(s).

Agir rapidement pour préserver la performance et la santé des travailleurs

Quand une difficulté sociale survient, la disponibilité psychique et physique des salariés est fragilisée. Cela constitue un risque sur la performance individuelle et collective des travailleurs, ainsi que sur leur santé. L’accompagnement social des salariés relève d’une expertise spécifique et ne doit pas être confondu avec de l’assistance. Ceux-ci ont besoin d’aide pour (re)trouver et s’approprier les moyens nécessaires à une meilleure conditions de vie. Cependant, la performance recherchée au travail a besoin que ces difficultés soient rapidement résolues pour préserver l’efficacité individuelle et collective de tous dans l’activité professionnelle.

C’est une approche qui ne correspond pas aux services sociaux relevant des collectivités. Pour eux, il faut avant tout préserver l’autonomie des individus. Ils tiennent alors compte des capacités des personnes accompagnées et vont à leur rythme pour qu’elles aient le temps de s’approprier les changements et d’acquérir ou de retrouver cette autonomie, pour entreprendre les démarches sociales par eux-mêmes. Pour les services sociaux du personnel, l’enjeux est avant tout de permettre au travailleur de rétablir ou de préserver sa performance au travail, tant pour l’entreprise que pour le salarié lui-même. En effet, l’engagement dans le travail peut être perturbé par les difficultés personnelles des salariés (absentéisme, retards, déconcentration, …). Cela peut d’une part être source de tensions dans l’équipe ou l’entreprise, et d’autre part être source de stress pour le salarié. Il faut agir rapidement, quitte à poursuivre ensuite l’accompagnement de ces travailleurs plus sereinement afin de leur (re)donner cette autonomie visée par les travailleurs sociaux.

Une notion d’urgence que ne peuvent reconnaître les services sociaux locaux

Le contexte sociétal actuel affecte de plus en plus le quotidien des citoyens. Les besoins en accompagnement social augmentent.

Face à cette montée des besoins, dans un contexte budgétaire de plus en plus contraint, les collectivités n’ont souvent plus d’autre alternative que de recentrer leur soutien sur les plus fragiles : voir le dossier de la Gazette des Communes, « Action sociale : faire plus avec moins » (mis à jour le 19/10/2017) et ses articles « Face à la crise, il faut faire autrement dans le social » - publié le 13/09/2016 par Isabelle Raynaud « Quand il faut recentrer les fonds disponibles sur des publics prioritaires » - publié le 19/09/2016 par Catherine Maisonneuve.

Dans cette perspective, le public salarié ne constitue pas une priorité. Ces services ne peuvent pas considérer comme une urgence les risques que présentent la situation de certains salariés vis-à-vis de leur employabilité ou de leur performance dans le travail, ni même du stress que ces situations génèrent chez eux.

Dans ce contexte, le service social du personnel, interentreprises ou dans les entreprises, devient un acteur essentiel pour l’entreprise et pour les salariés.

Pour conclure :

Les contraintes économiques et sociales évoluent et complexifient la conciliation et la compatibilité entre vie privée et vie professionnelle. L’évolution sociétale reconfigure les rôles sociaux, généralisant ainsi ce phénomène à tous les travailleurs.

La distanciation entre conditions de travail et besoins ou attentes des travailleurs fragilise les entreprises et certains métiers. Questionner la relation travail et facteur humain devient indispensable. Les conseillers du travail et les assistants sociaux du travail sont des acteurs clés dans cette démarche.

  • le service social du travail cherche à améliorer les conditions de travail en tenant compte du facteur humain, il assure en quelque sorte l’accompagnement social du travail
  • le service social du personnel cherche à améliorer les conditions de vie des salariés en tenant compte des contraintes professionnelles spécifiques, il assure l’accompagnement social des salariés